
Petite histoire des utopies sociales
Penseurs et écrivains ont projeté dans l’imaginaire des modèles de sociétés idéales. Ces fictions
de société parfaites portent le nom d’utopies depuis l’ouvrage éponyme du chancelier anglais Thomas
More, paru en 1517.
Toutefois, l’Antiquité (grecque) connaissait l’utopie avec la Callipolis et l’Atlantide de Platon et
le plan d’urbanisme de Millet par Hippodamos (495 avant J.-C).
On peut identifier trois périodes d’efflorescence des utopies depuis le Moyen Âge.
1. La Renaissance consacre le genre avec Le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, l’Utopia
de Thomas More (rédigée en latin), « L’abbaye de Thélème » de François Rabelais (1534) et La Cité
du soleil de Tommaso Campanella (1602).
2. La philosophie des Lumières stimule à nouveau au XVIIIe siècle la production utopique. La
période 1760-1860 constitue un deuxième âge d’or des utopies. Les utopistes dessinent les plans de la
cité parfaite, aussi bien du point de vue de l’urbanisme (Claude-Nicolas Ledoux, Étienne-Louis
Boullée) que du point de vue politique.
Le mouvement utopique fait figure de matrice du socialisme
avec l’Écossais Robert Owen à New Lanark puis New Harmony (au sud-ouest de l’Indiana), les
phalanstères de Fourier, Étienne Cabet, auteur du Voyage en Icarie, qui fonde lui aussi une
communauté à l’est des États-Unis. Le mouvement saint-simonien donne à l’utopie une apparence
scientifique avec Prosper Enfantin ou Victor Considérant. Ce qui distingue les utopies postrévolutionnaires
de celles qui les ont précédées est qu’elles feront, pour la plupart d’entre elles, l’objet
de tentatives de concrétisation et qu’elles s’exporteront vers le nouveau monde : colonies utopiques
aux États-Unis, influence très marquée du saint-simonisme au Brésil dont le drapeau national porte
encore la devise de Saint-Simon ordem et progressio. A la fin du XIX ème siècle,le mouvement libertaire prend la relève.
3. Le troisième temps de l’utopie sociale est la fin des années 1960. Les mouvements utopistes
sont à la fois plus nombreux, plus diffus et relèvent de traditions intellectuelles parfois opposées
(anarchisme, retour au socialisme primitif, situationnisme, maoïsme, modèles d’auto-gestion
empruntant à la voie yougoslave souvent radicalisée, bouddhisme et sagesses orientales). Leur
influence est apparente dans le mouvement de mai et la multiplication des communautés de vie
« hippie ».
Ce panorama diachronique des utopies met en relief un certain nombre de points communs :
- les utopies reposent sur la métaphore insulaire (Atlantide de Platon, île d’Utopie de More, île de
Sumatra de Campanella, relégation aux marges du territoire américain pour les colonies du
XIXe siècle, isolement rural des communautés des années 1960, etc.) ;
- elles peuvent également se réfugier dans l’U-chronie, tout particulièrement lorsqu’elles se veulent
des contre-utopies (L’an 2440 de Louis-Sébastien Mercier paru en 1771, 1984 de George Orwell,
paru dans les années 1940) où lorsqu’elle emprunte le vocabulaire de la science-fiction ;
- l’ordre social qu’elles substituent à la réalité relève, à des degrés divers, d’un communisme primitif
ou technologique, conçu tantôt comme libérateur, tantôt comme oppressif selon que l’utopie est
positive ou négative. Ce communisme ne régit pas seulement la vie économique mais aussi la
famille (Platon, Fourier, communautarisme hippy) ;
- la Cité parfaite s’incarne à partir d’ un urbanisme qui manifeste dans l’espace la nouvelle
organisation sociale …
( repris des cours de l’ENA /2007)