Pour Ernesto.
A propos de la sortie du « Che » de Soderbergh diptyque sur la vie d’Ernesto Guevara et de la ré-édition de « Guerre de Guerilla » aux Editions Mille et une Nuits
- L’hagiographie de Soderbergh ou l’utilisation d’une icône révolutionnaire devenue marchande …
Malgré des critiques de cinéma peu élogieuses ( Libération par exemple),malgré les interrogations que suscite la construction narrative alambiquée de Soderbergh,un cinéaste peu à l’aise avec un sujet politique, malgré la durée 4H30, d’un format peu habituel sauf le genre biographique qui autorise les longueurs – cf Gandhi d’Attenborough ou le Ludwig de Visconti - et durée savamment exploitée par la distribution qui vous oblige à vous acquitter de deux tickets de cinéma ,malgré la lenteur de la réalisation ,malgré les lacunes historiques-le rôle de Guevara à Cuba après 59 et dans le Tiers-Monde est éludé-malgré la focalisation excessive du biopic sur les épreuves subies par le Che ,à la manière d’une hagiographie,le film de Soderbergh se voit,surtout, pour la beauté ,et du décor hollywoodien d’un film d’aventure dans la Jungle et,du charisme du personnage.Lui,Le Che, Ernesto.
Cependant,le film se débarrasse-t-il de clichés sur Guevara ? Rien n’est moins sûr.
C’est sur cette question que Soderbergh ne m’a pas vraiment convaincue,sans doute, parce que j’attendais autre chose. J’attendais plus, qu’un simple égratignage de l’icônographie commerciale qui nous est servie,j’attendais une vraie réflexion sur le sens d’être en Révolution.
Je prendrai quelques points d’interrogation ,les miens,ceux des autres,je ne sais pas ,comme point de départ d’une critique de film qui se veut constructive. Ce que je sais,je sens sur sa vie et de l’histoire,ce que j’ai vu et compris du film.
On dit du Che :
Héros révolutionnaire romanesque ?
Guevara fut dans la réel ,ce n’est pas une fiction. La guérilla réussit à débouter la dictature de Battista ,à Cuba , en 1959.Une île qui n’était pas le paradis que décrivent les anti-castristes depuis le soleil de Floride,mais une dictature militaire dépendante des Etats-Unis, possesseurs de 60% de la production sucrière: Cuba ,un pays vassalisé,asservi.
Il combattait l’oppression impérialiste,coloniale et capitaliste pour l’émancipation des peuples et des hommes. Il ne s’est pas arrêté en chemin, se satisfaisant d’une vie confortable de bureaucrate à Cuba après la Révolution; mais,il est parti, combattre en Afrique et en Amérique latine, pour la Révolution mondiale.

Le Che- Homme en argentin- comme modèle d’ascèse révolutionnaire qui écrivait des ouvrages théoriques et tenait un journal, continuait de lire en plein combat, qui soignait -il est médecin- et poussait à l’éducation,seul outil d’émancipation populaire:« L’être humain le plus complet de notre époque » selon Sartre,le plus accompli dans sa vie d’homme,de père, de révolutionnaire, de théoricien.Tout ceci fait partie de l’histoire et puis, de la légende d’Ernesto.
Si le romanesque se loge dans une destinée exceptionnelle au travers d’une suite d’événements extraordinaires,le film ,selon cet axe, donne un point de vue assez épuré d’une Révolution:les longues marches des guérilleros ,quelques scènes de combats contre les Armées adverses mais la Révolution est un arrière-plan.
un Guevara révolutionnaire,humain, fuyant les honneurs,jusqu’au boutiste dans la jungle bolivienne,un Guevara qui parle,qui écrit ,qui lit,qui panse,combat,souffre, mais Soderbergh ne parvient pas,néanmoins, à donner de la consistance à son héros. Des actes,des mots, mais sans pensée. Or, rien n’est rendu de l’apport des conceptions de Guevara dans le mouvement de libération, de sa théorie du focos ,de ces conceptions spécifiques du développement qui auraient enrichi les dialogues du film et donné de l’épaisseur au personnage. Peu de choses,ensuite sur ses rapports avec Fidel Castro, et sur le sens de sa démission en 1965 de son poste comme dirigeant cubain,de sa critique du socialisme soviétique. Mais encore,une fois ce n’est pas le sujet…
A tout jamais,le film fixe l’aventure de Guevara à Cuba,la réussite,première partie,et en Bolivie,la défaite,deuxième partie, dans ce diptyque contraint, comme une aventure ascensionnelle vers la tragédie.
la Révolution panoramisée en technicolor est un fond d’écran. Ce n’est pas le sujet central du film de Soderberg,on l’aura compris, mais comment dissocier Guevara de son environnement et surtout de ses compagnons et des acteurs de la Révolution ? Le réalisateur peut bien filmer quelques scènes caméra à l’épaule afin d’accentuer l’intensité dramatique,le changement de rythme n’y fait rien. Le décor est figé sur le Che : sublime, mais seul .
Héros humaniste mais sanguinaire ?
La Révolution n’est pas un dîner de gala, de ce fait, on se perd en conjecture sans fond, presque une élégance stylistique de salon, quand des armes à la main comme guérillero vous ne tuez pas,quand dans une guerre civile vous ne fusillez aucun adversaire politique au service d’une dictature. En cela, Soderbergh a évité le pire:donner crédit aux thèses des détracteurs de Guevara et alimenter une vaine polémique.Le choix de l’ellipse par le réalisateur a contourné l’obstacle. C’est sur des moments précis de l’itinéraire de Guevara et, sur la personnalité du Che, que le film se concentre toujours en évitant la violence des affrontements qui permettent de se débarrasser de toute controverse. On est dans le Che , et pas dans la Révolution ,on est dans l’Involution du personnage: la Révolution, est ,donc, hors -sujet.
Héros christique ?
C’est la représentation qu’en donne Soderbergh à travers le numéro d’acteur de Benicio del Toro. Un héros athmatique, souffreteux, qui se sacrifie pour son idéal et qui abandonné ,y compris par les opprimés indiens et paysans boliviens, est assassiné par l’Armée Bolivienne guidée par la CIA, en 1967, après une traque qui ne laisse peu d’espoir.
Cette mort les yeux ouverts et qui ne se ferment pas a été source d’une dévotion particulière en Amérique du Sud depuis les légendes San Ernesto de La Higuera et El Cristo de Vallegrande.
Soderbergh n’a pas résisté au plaisir de s’en saisir .A défaut de parti pris politique, jouer sur la dimension sacrificielle de Guevara a facilité son accès à la sélection officielle à Cannes , a permis,en outre, à Benicio del Toro de remporter le prix d’interprétation masculine et, d’amadouer les Américains pour vendre son film aux Etats-Unis, compte-tenu de son budget élevé ,70 millions de dollars, et de leurs réactions épidermiques sur tous sujets qui portent sur Cuba.
La lenteur de la réalisation dans la deuxième partie accentue la christolâtrie du film.
Une icône marchande ?
Le cliché de Korda a fait le tour du monde et s’imprime sur des objets usuels (T-Shirts,badges,crayons,gommes,gobelets etc)mais qui ne veulent rien dire parce que récupérés et vidés de tout contenu idéologique sauf ,peut-être à la fête de l’Huma,à la LCR ,à Cuba ,si malgré les divergences.L’icônomanie a commencé,dès 1967. les supports sont variés jusqu’au chanson populaire : hasta siempre …Et,retrouve une seconde jeunesse avec l’altermondialisme et le sub-commandant Marcos au Chiapas.
Pourtant,rien n’est gratuit,ni innocent. Arborer un béret et un treillis,une effigie de Guevara, devrait être un choix,réellement, conséquent parce que véhiculant un symbole universel de rébellion et d’insoumission. Mais,ce symbole commercialisé ,actuellement s’adresse aux jeunes consommateurs qui par leur âge sont très réceptifs à la « rébellitude ».Je ne sais s’ils comprennent bien le vrai sens.Mais,comme tout s’achète et tout se vend ,ici bas…(sicK)
Faire un film sur le Che relève un peu de la même démarche,juvénile, pour Soderbergh.Davantage séduit par l’image du Che

que par Ernesto et la guerre de Guérilla , en jouant de la gamme de valeurs morales comme celles du courage, du don de soi, du renoncement de l’individu ,certes valeurs assez éloignées des valeurs marchandes de notre société de consommation ,mais sans jamais aborder la question de la violence dans l’affrontement politique,et le débat théorique,le film de Soderbergh en retraçant son épopée, s’est servi ,s’est appuyé sur l’icône marchande déjà construite , pour vendre de l’image. L’acteur à la belle gueule, Benicio del Toro, renforce cette disposition.Vendre de l’image,et rien d’autre.
Bref,ce n’est pas un grand film dont on ressortirait totalement conquis et subjugués .Il est beau mais problématique,une composition personnelle sur un exercice difficile que celui de composer sur un personnage historique, qui plus est ,une des légendes les plus vivaces du XX ème siècle.Mais comme le cinéma n’offre rarement l’occasion avec 90% d’une production légère et vite consommée,genre fast food, de soulever réflexions et de débats,d’enclencher un processus d’approfondissement sur ce qu’est une lutte pour l’émancipation ,de traiter de l’engagement absolu qu’elle nécessite,il serait vain de contourner ce film, mais urgent de lire les livres d’Ernesto,regards sur sa propre vie,et lire de bonnes biographies .
Bref, voir ailleurs…
Au bureau de tabac du coin, on vend des briquets, sur lesquels figurent Ernesto,produits dérivés du film à l’affiche actuellement. J’ai failli en acheter ,un, puis j’ai renoncé. Peut-être que le film a eu cette vertu,sur moi, sans le vouloir,de déposséder Le Che du fétichisme consumériste ? Pour Ernesto contre Soderbergh & Co° .
Nadia Burgrave Burggraeve©Blog des @Utopiens/2009.