
Véronèse,les noces de cana ,1563.
« Profusion de biens et ostentation dans l’affirmation de la Renaissance 1470-1560 ». ou le débat sur la Renaissance et la consommation ostentatoire des temps modernes…
La profusion de biens selon le sens courant qu’on lui donne renvoie à l’image d’une sur-abondance étalée,répandue,distribuée,prodigue, où L’ostentation devient une manière d’être, excessive et indiscrète de montrer,d’étaler avec bien souvent orgueil et vanité.
Les sources dont on dispose pour traiter ce sujet, dans la Renaissance -iconographique,archéologique,livresque- témoignent bien de transformations qualitatives et quantitatives entre 1470 et 1560 qui rompent avec le Moyen-Age : la richesse des reliures et des enluminures des livres,la magnificence des constructions édilitaires des cités italiennes ou des palais des princes,le faste des Cours, l’essor spectaculaire de la peinture où les tableaux se destinent à orner les demeures privées,publiques ou les Eglises. Ces sources écartent d’emblée le commun de cette profusion de biens parce qu’elle ne concerne qu’une élite restreinte – marchands,banquiers,aristocrates,papes – et s’incarne plus volontiers dans la ville que dans les campagnes.
Si l’on ne devait retenir qu’un seul exemple,ce serait Les Noces de Cana de Véronèse ( 1563) :la somptuosité des décors,l’opulence de la table,le luxe étalé d’une aristocratie vénitienne qui se met en scène autour du Christ et la Cène, seul personnage parmi les centaines représentés par le peintre qui conserve son aura et son attitude humble et antique.
Profusion de biens et ostentation loin d’être un sujet qui fasse appel à des connaissances économiques strictes , de la production de biens, leur circulation,leur échange,et de la mesure du « pouvoir d’achat » pendant la période,convoque le « vouloir d’achat »,d’une civilisation matérielle dans ses prémisses économiques à une civilisation des mœurs dans sa condition intellectuelle. Une sorte d’aube de la société de consommation qui laisse entrevoir comment fonctionne le capitalisme.
Ce faisant,la question qui est posée est de savoir quels sont les liens entre les nouvelles conditions économiques et les nouvelles conditions culturelles dans l’origine et l’affirmation de la Renaissance ?
Pour répondre à cette question,nous dresserons dans un premier temps une sorte d’inventaire de la production et de la consommation ,avant de voir dans un deuxième temps les différentes interprétations qui laissent le débat ouvert parmi les historiens actuels.
1.
L’ensemble des historiens s’accordent pour voir dans la période qui suit la Grande Peste et la fin de la Guerre de cent ans en Europe dans la seconde moitié du XV ème siècle,une période de rattrapage démographique et économique au temps de la découverte d’un nouveau monde. Force est de constater que les statistiques tirées des études multiples le prouvent; qu’on prenne les chiffres de comptage des hommes à partir des registres paroissiaux,de la population urbaine ou de ceux des productions de blé, de laines,d’échanges de produits de luxe ou de monnaies sans qu’on puisse à ce jour déterminer avec précision si ce sont l’or et l’argent américain( les colonies du nouveau monde) ou encore européen qui expliquent l’envolée de la masse numéraire.
« Le Beau XVI ème » selon l’expression d’Emmanuel Le Roy Ladurie se termine aux alentours des années 1580 par une période de morosité ou « d’hésitations » de la croissance ( P.Leon) sur fond de guerres de Religion,de retour de la peste et d’inflations.
Ainsi pour la période qui voit s’affirmer la dite « Renaissance » vers 1470 et jusqu’en 1560 , divers éléments constituent des facteurs de croissance population,produits agricoles,manufacturés etc sans parler d’explosion spectaculaire pour reprendre l’analyse de Paul Bairoch dans Victoires et Déboires I, « Plus de gens à vêtir,à nourrir,à loger,à chauffer ,plus d’outils à fabriquer » qui montre une demande basique d’économie de subsistance être satisfaite mais qui n’explique pas comment se développe parallèlement une demande de qualité de consommation ostentatoire provenant de nouveaux groupes sociaux (grands propriétaires terriens,marchands,bourgeois, et toujours les Cours et le haut clergé) qui veulent des marchandises de plus en plus fines ,de plus luxueuses . « Les composantes culturelles de la Renaissance, voit triompher une demande de livres et d’objets d’arts de toute nature dont la production et le commerce comportent des aspects économiques » constate Paul Bairoch, ce constat étant repris par Pascal Brioist « il faut alors considérer que la croissance démographique et urbaine ainsi que son corollaire,l’accroissement de la demande,participèrent de l’inflation,tout comme le goût du luxe et le crédit qui permettait de la satisfaire. Enfin les dépenses de l’Etat,décuplées par le coût des guerres modernes (Reconquista,Guerres d’Italie) nécessitèrent des quantités de monnaies jusqu’alors peu fréquentes … ».
Ainsi le sujet en question s’inscrit dans les nouvelles démarches des historiens qui s’interrogent sur la conjoncture économique et la conjoncture artistique qui analyserait par exemple l’œuvre d’art comme une « production qui est échangée sur un marché »,une marchandise comme une autre,résultat d’une demande ( F.Alazard).Dans l’introduction,les Noces de Cana présentées comme représentatives de ce mouvement artistique et culturel de la Renaissance,représentative de cette profusion de biens et de consommation ostentatoire dans l’analyse interne des éléments peints dans le tableau, le contrat de commande passé entre Le peintre Véronèse et l’abbaye de San Giorgio Maggiore à Venise en 1562 qui a été conservé,offre de plus un témoignage appréciable du rapport entre le mécène et l’artiste,entre le producteur et le consommateur, entre l’échange de biens -le tableau censé décoré le réfectoire de l’abbaye et la somme d’argent 384 ducats pour le faire -,des nouveaux goûts esthétiques,de l’œuvre d’art comme marchandise.
Lisa Jardine,a bien montré dans l’analyse qu’elle a faite de l’Annonciation de Carlo Crivelli ( 1486)comment le thème du sacré est relégué au second plan par une foule d’objets profanes célébrant un « mercantilisme »ambiant : les tapis d’Istanbul,les verres de Venise,la porcelaine et la soie de Chine,les étoffes anglaises…
On pourrait multiplier à loisir les exemples illustrant ce désir de posséder,d’exciter la convoitise,d’ostentation,de luxure,de cette nouvelle sensibilité qui recherche le « beau »,de ce besoin de paraître pour construire son identité sociale,sa promotion,de ce nouvel état d’esprit qui émerge dès le XVème siècle et loue la richesse autrefois condamnée par l’Eglise.
Cette sensibilité là, provient des anciennes élites aristocrates et nobles pour qui être noble,c’est avoir le genre de vie noble et posséder le standing matériel afférent même dans une société marquée par la féodalité et la chevalerie telle La cour de Bourgogne ou les miroirs des princes à l’époque de Charles V exaltent la magnificence.
Ensuite,elle s’est diffusée à l’époque qui nous intéresse parmi les nouvelles élites issus du domaine marchand ou financier qui ont repris cette symbolique de distinction : Les Médicis à Florence issu du monde des marchands-,banquiers puis Duc en font un usage immodéré dès Cosme de Médicis. L’on pourrait aussi ajouter que le retour à l’antiquité prôné par les idées humanistes a joué son rôle. S’il est vrai que le stoïcisme a souvent condamné la luxure à Rome,l’évergétisme pompeux des classes les plus élevées en direction des constructions urbaines monumentales a été imité.Dès le dernier tiers du Quattrocento l’Italie s’engagea dans des « entreprises de rénovations urbaines sans précédent depuis l’Antiquité » .C’est Pie II qui ouvre la série en faisant rebâtir son bourg natal rebaptisé Pienza,puis Federico da Montefeltro,duc D’Urbino qui consacra une partie de sa fortune a remodelé sa capitale Urbino.(P.Cardinalli)
Nulle cité en Italie puis en Europe par exemple qui n’ait été épargnée par ce mouvement d’embellissement général,de re-fondation loin d’une Renaissance « âge des villes imaginaires «(F.Chastel) bâties davantage sur le papier que dans la réalité. La ville est aussi le lieu où s’incarne le mieux cet idéal de beauté ,idéal de l’humanisme et de la Renaissance.Donc de cette révolution culturelle dont parle E.Garin perceptible jusqu’en Hongrie même où le roi Mathias Corvin pétri d’éducation humaniste agrandit ses palais de Buda et de Visegrad en contact étroit avec les architectes italiens Alberti et le Filarete.
le château d’Ecouen présenté par A.Erlande Brandenburg remis en état par le connétable Ann de Montmorency entre 1538 et 1555 peut servir de dernier exemple.Le décor extérieur(tours carrées,portiques) comme le décor intérieur coloré, précieux et raffiné ou l’inventaire des objets avec ses collections de livres reliés,ses coffres à bijoux,ses divers objets d’arts (les Captives de Michel-Ange offertes par Henri II)montre bien ce mélange d’objets de consommation traditionnels propres à l’Aristocratie (palais,armes) et les nouveaux (livres,peintures) qui apparaissent avec la Renaissance.
Le luxe,le profit,la richesse condamnés pourtant par la morale chrétienne s’imposent de plus en plus comme signes extérieurs d’appartenance sociale tolérés et encouragés pour les grands et diffusés dans les couches montantes de la bourgeoisie. Mais les Papes eux-mêmes ont été de grands mécènes à Rome comme les princes François Ier qualifié par beaucoup comme le plus généreux,le plus dispendieux de son époque Une ostentation selon certains historiens surtout montrée plus en privé qu’en public comme le précise P.Boucheron à propos du Cortège des Mages de Benozzo Gozzoli peint pour la chapelle privée du palais Médicis (1459) dans laquelle la procession met en scène la famille avec « un luxe qu’elle ne se permettrait jamais dans l’espace public ».Le studiolo,ces cabinets privés dans lequel on collectionne et garde les objets les plus précieux chez soi (camées,instruments de musiques,livres,vases etc) mais qu’on s’empresse de faire découvrir à ses hôtes de marque.
C’est bien là cet « océan de contradictions « selon la formule de J.Delumeau qui caractérise cette période de la Renaissance : une morale chrétienne encore prégnante,contraignante et d’un autre côté une liberté prise avec celle-ci où l’accumulation de biens et de capital devient une nouvelle valeur.
2.
Cet « océan de contradiction » est aussi ce qui caractérise bien souvent les interprétations qui sont données à ce nouveau paradigme consumériste.
L’analyse de concert des conjonctures économique et culturelle a mis en évidence un changement de perspective intéressant parmi les centres d’intérêt des historiens actuels dont les interrogations complexes sont pourtant loin d’être réglées.
Florence Alazard dans son article sur les tempos de l’Histoire ( RHMC n° 49 4 bis,2002)faisait récemment le point sur les diverses interprétations très contradictoires.
Deux thèses opposées participent de ce débat encore ouvert et asymétrique.
La première est celle de Robert Lopez qui en 1950 expliquait que l’apogée artistique de l’Europe coïncidait en fait avec une dépression économique. C’est parce qu’il y a eu crise que « ceux qui disposaient d’argent purent l’investir dans les œuvres d’art « au détriment de l’investissement agricole,industriel et commercial et conserver ainsi un statut social alors que le statut économique semblait menacé.
Donc, l’art serait une valeur refuge dans le Quattrocento italien.
La deuxième thèse qui a été défendue récemment est celle de Richard Goldthwaite en 1993.Tout au contraire, c’est la richesse disponible des hommes de la Renaissance qui explique le dynamisme du secteur de l’art grâce au mécénat et au patronage culturel.
« Pour lui, La Renaissance est le moment qui voit naître la consommation ;c’est la période qui constitue l’objet d’art comme une catégorie de biens qu’il convient d’acquérir ;c’est au cours de ces siècles que la production artistique connaît une véritable croissance quantitative,indépendamment de toute innovation stylistique.En définitive,la Renaissance,ce n’est pas la perspective,le sfumato,la ligne serpentine,les villas,les palais, mais c’est d’abord et avant tout l’abondance et la variété des biens artistiques » résume F.Alazard.
Le postulat admis par tous repose sur l’idée que cycle économique et cycle artistique marchent ensemble.
Difficile de trancher entre les deux thèses tant la recherche sur cette période fait encore ses premiers pas.
Dépression ou prospérité ? Ce que l’on sait, c’est que cette longue période a vu alterner des moments de croissance et de moments de régression économique,que le « Beau XVI ème » est loin d’être homogène sur ce plan là,et que toutes les couches de la société n’ont pas profité également de ce bond en avant. Qu’on songe à l’inflation et à la baisse des salaires à la même période,qu’on songe aux différences spatiales L’Anjou par exemple en pleine Renaissance semble frappée d’une léthargie bien avant la date de 1560 annonçant le retour de troubles;qu’on songe à la fermeture de l’ascension sociale à la fin de cette période ou du transfert de la richesse du commerce vers les propriétés terriennes.
C’est ce deuxième aspect du problème qui est aussi discuté. Pour R.Goldthwaite et ses thuriféraires,la Renaissance se présente comme le point de départ du triomphe du marché,de la société de pré-consommation soutenue par les classes moyennes urbaines émergentes et les élites anciennes,de la demande comme élément moteur de la production de biens qui« préfigure le monde contemporain ».A cela,on lui oppose que le XVIII ème siècle est davantage ce point de départ, et que la consommation de luxe se produit en marge et ne concerne qu’une élite restreinte tant la contrainte morale est encore très forte.
D’autre part, il y a de puissants contre-exemples.
Gênes par exemple,cité très prospère grâce à ses activités maritimes et commerciales intenses durant la Renaissance et stable politiquement est pourtant pauvre sur le plan artistique par absence de mécénat de la part des élites sociales et politiques ,comme les villes germaniques telles Nuremberg ou Augsbourg qui affichent le même désintérêt.Mais,le protestantisme naissant de ces dernières explique que l’épargne ait été privilégié.
A contrario, L’Espagne catholique est en plein marasme économique dans les années 1520-1525 et, c’est à cette époque que se développe une intense activité artistique encore, certes, marquée par le gothique mais qui n’en est pas moins pertinente comme Florence, beaucoup plus tôt du temps des Brunelleschi, Massacio et Donatello de cette première renaissance qui a été aussi significative d’un déclin démographique de la Cité.
En Conclusion,la période de la Renaissance a bien été marquée par une profusion biens et de consommation ostentatoire,période indissociable d’une augmentation quantitative et qualitative de la production artistique sur fond de « rattrapage » des siècles précédents la grande peste et des guerres du XV ème siècle, sur fond de découverte d’un nouveau monde et de sa colonisation et, d’essor des humanités.
Cependant,il est bien difficile,encore à ce stade des connaissances, d’établir un lien de causalité économique pour expliquer la production culturelle.
D’autres facteurs doivent être mobilisés, qu’ils appartiennent soit au champs politique ou intellectuel pour approcher de plus près le concept de Renaissance,sa pertinence,sa valeur,sa définition aujourd’hui. Et, ce faisant, dans cette vie parallèle avec notre société montrer combien le « vouloir d’achat » est dépendant d’une ostentation qui prend racine dans la volonté des classes dominantes de se démarquer,de se distinguer, des classes laborieuses qui ont,elles,seule leur force de travail à vendre et n’ont rien à consommer,sinon survivre. C’est pourquoi,à cette époque, la consommation paysanne ou ouvrière reste sommaire,avant tout basée sur l’alimentation.
L’origine de l’accumulation du capital,en tant qu’accumulation de plus-value sur le dos de l’exploitation du travail n’est pas en soi ,un objectif du capitalisme .L’objectif dernier reste cette représentation de soi-même(l’individu est dans le même temps vénéré ) et de son groupe social soit son attachement, son identification, à travers l’usage du plaisir d’accumuler des biens de toutes sortes ,non pour assurer une survie élémentaire, mais par désir de paraître avec des biens forcément marchandisés,l’art ne fait pas exception, qui indiquent rien qu’à leur vue ,le statut social de leur propriétaire et procure une satisfaction narcissique .Dès la Renaissance , La profusion de biens n’est pas partagée ,elle demeure l’apanage des profiteurs, individualisés qui s’élèvent au dessus des biens communs et du commun sans aucun lien ni devoir social envers la société ,elle est captée par une élite restreinte pour conserver la marque de sa domination sur la société.
La période étudiée est significative du passage d’une société marquée par l’ascétisme chrétien, à l’ostentation la plus débridée,dont l’art de la Renaissance est un puissant révélateur même si elle a inspiré de grands chefs d’oeuvres, encouragée par l’utilisation de l’image dans le catholicisme ;elle marque aussi le passage d’un art sacré à un art profane, n’en déplaise à Vatican qui a participé au mouvement.
Amen.
Nadia Burgrave Burggraeve ©le Blog @des utopiens. Ce billet provient du brouillon d’une de mes copies de l’agrégation d’histoire , que j’ai re-corrigée mais qui demeure imparfaite.Je n’ai pas du tout abordé le champs religieux.