Quand le roulette du Pistolet du Far West est remplacée par la” roulette” des jeux TV dans le Far East,en se rapprochant,on s’approche toujours de notre propre condition .
ET,si nous rêvions sans passer par l’industrie cinématographique et télévisuelle ? Et,si on ré-enchantait le monde autrement que par les jeux TV ?
A propos de Slumdog MillioNaire…film d’un anglais sur l’Inde mondialisée.

Adapté du roman de Vikas Swarup,que Salman Rushdie jugeait comme roman à l’eau de rose,le film du cinéaste britannique Danny Boyle ,Slumdog MillioNaire, aux huit oscars sorti en 2009 retrace la vie fantastique de Jamal un orphelin d’un bidonville de Mumbai qui grâce à son expérience personnelle de miséreux ,parvint à gagner 20 Millions de roupies au jeu TV « qui veut gagner des millions » version indienne mais jeu planétaire.
Est-ce une énième expression de la mondialisation heureuse sur grand écran ?
Si mondialisation,il y a, alors nous avons plus de chance de partager le sort des lower classes indiennes que d’être millionnaires .Pour autant, est-ce que ce n’est pas cette situation,justement, de proximité qui est la vraie chance de notre vie ,celle de vivre autre chose que ces re-make perpétuels ?
Rejetant par anti-intellectualisme les quelques critiques de cinéma ( Télérama,les Inrocks) qui relevèrent les invraisemblances du film voire les contre- sens de la traduction française comme la scène du pogrom anti-musulman perpétré par des fanatiques hindous, et s’aventurèrent à l’analyser,on s’est empressés sur le net occidental d’ y voir un « conte de fée moderne » comme Les Perrault, Grimm ,Andersen d’autrefois où le pittoresque dessine un violent contraste entre ces foules de pouilleux et ses anciens- nouveaux riches,où les vrais-faux mendiants,larrons en foire, deviennent princes et princesses par miracle.
En Inde,la partie émergée de l’iceberg,insensible au merveilleux occidental, a été scandalisée par l’image dégradée qui s’offre au regard du monde ,celle-là même qui, fière que l’Inde puissance émergente du Sud s’intègre dans la mondialisation , en perçoit les bénéfices… Celle,qui justement ne partage rien en Inde des profits réalisés par l’ouverture capitaliste.
Le film montre comment ces métropoles subissent d’importantes transformations urbaines où les mafias locales prospères grâce à la corruption et à la déliquescence de l’Etat indien où les building à l’architecture internationale se hérissent sur les anciens dépotoirs et modèlent ces nouveaux paysages uniformes de la New Economy avec leur CBD,leur centre d’affaires et zone résidentielle des classes moyennes besogneuses. Que l’on soit à Munbai ou à Rio de Janeiro ou à londres ou New York dans les mégapoles du Nord comme au Sud ,dans ces lieux de commandement de la mondialisation,le paysage urbain est identique. Il se fracture violemment. La violence des rapports sociaux s’y inscrit, elle n’est pas génétique mais générique. Ce sont les impacts de la mondialisation libérale qui entretiennent ces cicatrices ,certes pré-existantes dans une péninsule indienne rurale laissée de côté par la première mondialisation du temps des colonies britanniques qui a ruiné l’économie locale , mais jamais refermées ,ces contrastes sidérants qu’elle ne parvient pas à effacer malgré les fables,contes et légendes qu’elle entretient sur son propre compte et dont Danny Boyle se fait le porte-parole. L’ouverture des économies aux échanges internationaux ne réduit pas les disparités sociales,au contraire,elle les maintient sous d’autres formes plus acceptables que du temps des contes de Perrault ou de l’Inde actuelle avec cette misère indigne mais néanmoins aussi consistantes. Si l’on habitera plus un slum parce que les classes moyennes issues de l’exode rural se fortifient et font marcher l’économie marchande ( jusqu’où et pour combien de temps ?) on habitera une HLM repoussée toujours plus loin.Le héros vivra cette transformation à la fin du film indépendamment de sa participation au jeu TV.
Dans le film de Danny Boyle,l’on pourrait être à Munbai comme à Los Angeles que cela ne dérangerait pas le spectateur. Il a acquis une sorte de langage commun aux images violentes et fantastiques qui lui sont données dans les banlieues, les périphéries de métropoles ou les down town de centre-villes ,favelas ou bidonvilles ou slums qu’il connaît sans avoir à les reconnaître , et un ordre implicite ,celui de rester passif et consommateur d’images. Celles qu’il voit peuvent être celles qu’il vit mais elles lui deviennent étrangères car le cinéma a cette force incroyable de distanciation ,comme machine à faire rêver et travail de l’inconscient. L’identification ne joue pas sur les causes du problème mais sur les effets. Je gagne au jeu,je vais devenir riche à mon tour,là je m’identifie. Peu importe pourquoi je suis pauvre,là je prends de la distance. Ce qui compte c’est que je gagne et que je sois millionnaire. Cette jubilation nous la partageons tous ,et c’est bien ce qu’on nous demande. L’inconscient dans le rêve commande d’accomplir un désir mais rejette par réaction émotionnelle tout élément qui participe de sa réalisation. C’est parce que je suis pauvre que je joue à « qui veut gagner des millions »
Les habitants des Slums, quant à eux, se sont parfois insurgés aux abords des cinémas contre l’insulte qui leur est faite ( slum dog veut dire chien de bidonville);une association de résidents du bidonville de Dharavi où a été tourné le film et représenté par Tateshwar Vishwakarma a porté plainte contre une partie de l’équipe du film pour atteinte aux droits de l’homme…
Mais les choses en restent-là,vagues comme le terrain
Dans les slums,le désir de changer de condition est vif et le misérabilisme évacué.
Bref,malgré un happy end rédempteur de la production du film qui a gagné plus que des millions de roupies en le vendant sur le marché – les enfants stars ont été relogés en Inde et sont éduqués – on ne peut pas sortir indemne de la projection de ce film qui pose des questions plus qu’il n’apporte de réponses.
La mise en scène est,certes, impeccable. Le réalisateur de Trainspotting dont l’action se déroulait dans la crasse d’Edimbourg en Ecosse, sait fait courir sa caméra au rythme de ses héros qui sortent toujours des milieux défavorisés et misérables ,aime le choix par la seule volonté des protagonistes de faire tourner la roue ,faire leur vie « choice his life » .Ici, dans Slumdog millionaire, le brillant sert la touche Bollywood, s’allie aux images de synthèses pour plonger dans l’irréalité.
On est hors du standard documentariste sur la situation sociale indienne,le « compassionnel » est convoqué mais l’image est surréaliste,surfaite. Elle accentue l’invraisemblance qui n”interroge pas sur les raisons profondes et, sociale et, politique des conditions de servitude des héros et des moyens de s’en affranchir hormis par la pure chance du jeu; la sortie est individuelle ,jamais collective,elle ne changera pas le système qui l’a vue naître. On s’en sort par magie.
C’est en deux ou trois travelling montrer toute l’esthétique anti-politique d’une époque et une triple rupture de paradigme pour l’Inde holiste que la mondialisation provoque avec l’essor de l’individualisme ,d’abandon du gandhisme où le désir de consommation remplace l’ascétisme légendaire prôné par le Mahatma et enfin du progressisme indien qui aurait voulu vaincre le système de castes et la pauvreté tenace.
La porte de sortie dans Slumdog millionaire c’est de répondre au QCM de votre vie qui est rappelé sur l’affiche du film.
What does it take to find a lost love ?
Il y a huit affiches du film qui ne se correspondent pas exactement,j’ai pris la première diffusée,celle en anglais.
A . Money B. Luck C. Smarts D. Destiny
Dans la question ,il y a un sous-entendu find a lost love = change your life.Car,la belle est captive d’un de ces nouveaux riches, et Jamal,le héros ( un musulman ) n’entend pas vivre avec elle dans un slum où il l’a rencontrée enfant.
Quatre possibilités spectaculaires devenues les quatre vertus cardinales du monde moderne:
Money = le pragmatisme libéral où l’argent est maître.
Luck= la pokérisation avancée des moeurs ;le panem et circenses actuel
smarts = être au parfum
Destiny = le déterminisme à la place de la détermination
Quatre possibilités rassemblées dans une seule représentation allégorique de la société actuelle,c’est ce qu’a cherché à filmer Danny Boyle ;en cela nous sommes bien avec slumdog dans le registre du conte merveilleux mais à tout prendre ce registre pourrait apparaître comme occidental. Peut-il en être autrement face au phénomène d’uniformisation économique,culturel et politique lié à la mondialisation?Quels autres regards sont portés sur l’Inde? Y-a-t-il des particularités ?
Pour approcher la complexité de l’Inde, le magazine Books a sorti un dossier spécial en février 2009 et s’interroge sur sur cet Etat d’1,1 milliard d’habitants, aux 122 langues et 7 religions . Il s’appuie sur quatre auteurs d’origine indienne qui décrivent les formidables tensions sociales, politiques et religieuses qui traversent ce géant né en 1947 après la décolonisation de l’Empire britannique et montre comment cet édifice tient encore miraculeusement (grâce à la démocratie selon Ramachandra Guha qui inclue 700 millions d’indiens ) ;dans le même temps ,l’intégration actuelle de l’Inde à la mondialisation lézarde sérieusement la façade unitaire;les indices d’explosion ne garantissent pas un avenir serein quand près de la moitié d’une population vit un cauchemar quotidien et quand l’extrémisme hindou fascise. La démocratie est en voie d’enracinement mais que signifie-t-elle exactement avec 38 % d’une population qui vit en dessous de pauvreté et 48% d’analphabètes?
Démocratie ,libéralisme,capitalisme,fascisation … Quoi d’indiens dans ce panorama ?Tout apparaît comme un déjà-vu.Encore un re-make.
A la question ,quel est le secret de la survie indienne, Ramachandra Guha,historien indien,propose
cinq raisons ( qui recoupent notre propre vécu comme la langue, anglaise, importée par la colonisation ) dont l’une est la passion du cinéma partagé par les indiens de différentes conditions et la puissance de l’industrie cinématographique. Bollywood une contraction de Bombay (Munbai ) et d’Hollywood qui désigne, en fait, un genre cinématographique et une production standardisée autour d’un mélo musical dont s’est inspiré Danny Boyle dans son dernier film.
Le Far West a Hollywood, le Far East Bollywood .
On se sent cernés dans un spectacle permanent qui nous absorbe .Les oscars de Slumdog Millionaire décernés à l’Ouest,à Los Angeles, en hommage à l’Est,à Bombay sont le reflet d’un seul miroir. Ce n’est pas le cinéma d’un Sud qui est encouragé,salué tout d’abord pour son expression artistique autonome,parce que ce serait une incongruité, Danny Boyle est anglais , mais c’est tout simplement le cinéma américain qui s’est auto-consacré comme industrie culturelle marchandisée qui a déferlé sur le monde depuis le XX ème siècle.
A travers cette auto-consécration, le capitalisme est vénéré ;il assure sa survie en englobant de nouveaux espaces .
The world is entertainment:le monde bel et bien réduit parce qu’uniformisé spectaculairement par la mondialisation marchande mais dans le même temps,par un effet de boomerang rapide puisque les distances sont abolies ,nous nous sentons proches des slumdogs
A nous de jouer.Mais ,pour gagner vraiment notre vie sans la mendier de part le monde,cessons de rêver dans les cadres pré-fabriqués par les usines de marchands de sable,inventons notre propre rêve et ré-enchantons ce monde.
Nadia burgrave burggraeve/Blog des Utopiens/2009.
Cette note écrite sur le film de Danny Boyle prend appui sur des références actuelles et in//actuelles.Un dossier intéressant sur les auteurs indiens en 2009:
http://www.booksmag.fr/magazine/d/inde-la-democratie-miraculeuse.html.
J’ai compris grâce à cela la profonde mécanique uniformisatrice en jeu .
Adorno et Horkheimer,la dialectique de la raison( chap, »la production industrielle de biens culturels »,1947 et Walter Benjamin, dans Oeuvres,l’oeuvre d’art au temps de la reproductibilité technique, 1939 ,soit l’Ecole de Francfort ou Edgar Morin, le cinéma ou l’homme imaginaire,1956.
Pour ce qui demeure sur le Cinéma.