Archive

Archive for the ‘Sur l'Histoire’ Category

Best regards …

Best regards :Souvenirs d’Amérique

Exposition Without sanctuary,Arles ,2009


les cartes postales,on se les envoie à chaque occasion de déplacement ou de voyages pour marquer notre souvenir des lieux traversés par nos pérégrinations et témoigner notre affection aux siens. Il fut un temps aux Etats-Unis où les américains s’envoyaient des cartes postales d’un genre inédit.

Durant l’année 2009 qui commença par l’investiture du nouveau président Obama le regard sur l’Amérique par la photographie fut mis à l’honneur par une série d’expositions comme Walker Evans ( Musée d’art moderne,NY) ou American dream ( Musée européen de la photographie,Paris) consacrées à la vie quotidienne américaine saisie par l’objectif.

Puis vint l’été ,où des honneurs on est passé aux horreurs .

La plus saisissante de ces expositions,sans aucun doute , celle présentée aux 40ème Rencontres d’Arles  en France de juillet à septembre, Without sanctuary How did we do this ?

(Sans sanctuaire: comment avons -nous pu faire ça?)

Exposant des scènes collectives de lynchage de Noirs américains dans le Sud des Etats-Unis sous l’oeil complice d’une foule blanche obscène et ahurie, et la neutralité bienveillante des autorités locales ,shérif et maires,l’exposition montre une série de plus de 50 photographies jaunies par le temps mais encore vives dans leur contenu sidérant.

Ce n’est pas la barbarie d’une justice illégale sur des innocents  accusés de crimes sans autres fondements que les préjugés raciaux  qui est insoutenable;ce n’est pas de savoir qu’on peut-être condamné pour de  menues entorses insignifiantes au code de bonne conduite bourgeoise  comme  regarder une femme blanche qui est révoltant ;ce ne sont pas non plus les exécutions sacrificielles de la secte du Ku Klux Klan qui firent du bruit qui scandalisent .

Non,c’est pire que ça.C’est la vie quotidienne,la banalité de la routine,de la profonde crasse journalière qui vous glace d’effroi par le silence incroyable du racisme ordinaire et collectif sans complexe ni culpabilité,d’une foule abrutie  qui prend un plaisir viscéral et sadique en famille ,avec parents, enfants et voisins à faire la fête au village puis assister à ce spectacle morbide,ces lynchages  souvent annoncés par voie de presse.

La triste banalité du mal qu’a si bien décrite H. Arendt à propos de l’antisémitisme.C’est ça qui vous plonge dans une profonde consternation.

Dans cette terre de liberté ,Les meneurs-les blancs-  ne sont  jamais punis de leurs crimes odieux parce qu’ils sont blancs tout simplement.C’est ça la liberté . Mieux encore : des cartes postales exhibant les exécutions racistes circulent aux Etats-Unis librement vendues dans les bureaux de tabac aux touristes et aux habitants qu’on s’adresse à diverses occasions pour terminer dans les albums de famille.

Quelle jouissance  écoeurante !Elles servaient à perpétuer dans la mémoire des Blancs américains,le souvenir des heures glorieuses des Wasp (white anglo saxon protestant ),conquérants de l’Amérique ,repoussant toujours plus loin les frontières de l’espace de civilisation européenne , cette promise land devenue un enfer pour les autres, dominant la nature généreuse de ce continent,jusqu’à massacrer ceux qu’ils ne considéraient pas comme alter ego- humains- ou les parquer pour les rendre invisibles ( Elison) .Après les Indiens, les Noirs « ces chimpanzés graisseux »(lovecraft).

La question noire n’a jamais été résolue malgré les égalités théoriques d’un Etat de droit,après l’esclavage,la ségrégation et la discrimination actuelle ,c’est une Amérique qui refuse de voir qu’elle laisse les Noirs s’effondrer dans les ghettos  croit à son discours imaginaire et fait croire que l’élite noire qui réussit est la preuve intangible de la fin du racisme,de l’efficacité de sa morale vertueuse et réactionnaire et de son mode de production capitaliste concurrentiel et brutal. Ce déni ,pourtant, obère toute prétention à donner des leçons de morale politique à l’universel.

Il faudrait  bien plus, que l’élection d’Obama pour que la page soit définitivement tournée. Le Président Obama le sait. Il n’est pas dupe.

Il faudrait que s’opère une vraie révolution culturelle en profondeur sur ce continent ,détruire tous les codes culturels du Wasp, sûr de lui,orgueilleux,imbu de lui-même,méprisant, violent,égocentrique et impérial ,cette mentalité de petit chef blanc héritage même du vieux continent; Eduquer toujours et encore plus,encore plus loin, car seule l’éducation permettra d’éradiquer ce qui a impliqué toute une société :la banalité du mal de ce racisme ordinaire que l’on constate sur les photographies de James Allen,engager une vraie psychanalyse des masses pour sortir de cette névrose obsessionnelle et permettre l’édification d’un vrai melting pot ce dont rêve chacun de nous. A ces conditions culturelles ,accepter l’altérité , s’ajoutent des conditions économiques et sociales,égalitaires,le substrat fondateur en dehors duquel,toute disposition humaniste est une rhétorique de connerie.

James Allen ,antiquaire de son état , a pendant 25 ans collecté cartes postales ou photo-souvenirs,aux Etats -Unis, entre 1900 et 1930, qui font oeuvre de témoignages historiques ;il a aussi engagé une recherche d’identification des victimes pendues aux arbres ou brûlées vives à petit feu après avoir été frappées ,mutilées et torturées. 60% de ceux dont ils possèdent le cliché funeste ont pu sortir de l’anonymat. C’est encore trop peu. Un livre a été publié,un site leur est dédié. Without sanctuary qui trouve une terminaison mémorielle d’un continent à l’autre,d’un monde à l’autre,elle se pose comme trait d’union.

En effet,l’Europe n’a pas sur le chapitre du racisme et de la colonisation fini son long travail d’éclaircissement malgré une avancée certaine sur le plan juridique qui punit la haine raciale et les crimes racistes et, l’histoire scientifique qui expurge la mauvaise conscience enfouie dans la mémoire collective.

Que n’entend-t-on déjà s’écrier dans la populace dont l’écho est  amplifié   par les intellectuels organiques et

les médias: halte à la commémoration  perpétuelle,halte au racisme anti-blanc( nouvelle foutaise),nous ne sommes pas les les seuls à avoir commis des exactions!

Donc ,quoi? On serait absout? Mais qu’est-ce que ces sous-pesages de maquignons!

Bien sûr que nous ne sommes point naïfs. Que l’esclavage n’est pas une spécificité de l’Europe marchande,oui. Que l’ethnocide est une bonne vieille pratique qui ne connaît pas de frontière,oui. Que le racisme est la langue la mieux partagée du monde.Que les forts écrasent les plus faibles pour survivre . Oui.

Que la relégation des autres ,des  immigrés,étrangers  en marge de la société qui par conséquent  produit des regains communautaristes et religieux rétrogrades et liberticides ne sont pas  l’apanage des Blancs .Oui,trois fois Oui.

Les mécanismes d’oppression ici des pauvres ,là des  noirs,ailleurs   des femmes, des autres,races, classes,sexes,genres  sont bien connus,les exemples abondent  de par le monde ,de toute nature ,de tout temps,tout espace,toute civilisation,culture ,mais en aucun cas,ils ne doivent servir de prétexte à l’amnésie ou à l’indifférence coupable ou l’auto-absolution,La seule façon de s’en sortir est de travailler sur soi, afin de devenir exemplaire,c’est à dire exempts de tout reproche pour progresser. Car il s’agit bien de progrès à faire et l’on a jamais terminé de progresser à moins de mourir,de progrès  pour sortir de la sauvagerie des rapports sociaux inégaux qui  génèrent oppressions après oppressions , massacres après massacres; un travail sur soi pour changer de société, vers l’humanité toujours approchée rarement atteinte.

Entre 1882 et 1968 ,il y a eu plus de 4000 lynchages de noirs américains rappelle le Centre pour les droits civiques et humains d’Atlanta dont les 200 clichés de la collection de James Allen sont devenus sa propriété . A Atlanta,justement,symbole de l’histoire de l’émancipation des noirs américains,la ville de Martin Luther King dont le centre ouvrira ses portes en 2012. Il s’est donné pour mission d’honorer les victimes d’actes racistes , de protéger les générations futures contre de telles barbaries et de servir l’éducation non seulement aux Etats-Unis mais dans le monde.

We have a dream


Nadia Burggraeve Burgrave, Utopi-Uns/2009

Références :

  • Quelques clichés de la collection de James Allen

http://www.withoutsanctuary.org/main.html

Searching through America’s past for the last 25 years, collector James Allen uncovered an extraordinary visual legacy: photographs and postcards taken as souvenirs at lynchings throughout America. With essays by Hilton Als, Leon Litwack, Congressman John Lewis and James Allen, these photographs have been published as a book “Without Sanctuary” by Twin Palms Publishers . Features will be added to this site over time and it will evolve into an educational tool.Experience the images as a flash movie with narrative comments by James Allen, or as a gallery of photos which will grow to over 100 photos in coming weeks. Participate in a forum about the images, and contact us if you know of other similar postcards and photographs.

  • Le centre pour les droits civiques et humains- Atlanta-

http://www.cchrpartnership.org/

The Center will not only commemorate the groundbreaking contributions of Atlantans and Georgians to the historic struggle for African-American freedom and equality, but also serve as a space for ongoing dialogue, study, and contributions to the resolution of current and future freedom struggles of all people at local, national, and international levels.

Mythologie :Vingt ans de voyages au Pays des soviets

Vingt ans de voyages  au pays des Soviets ….

A partir d’archives publiques françaises ou étrangères ( tout particulièrement celles de Moscou) ou de sources privées (carnets de voyage, journaux, lettres, cartes postales ou photographies et entretiens) Rachel Mazuy raconte l’histoire de ces voyageurs, célèbres ou obscurs, qui, entre 1919 et 1939 ont accompli des séjours en Russie soviétique. Ce sont les voyageurs eux-mêmes qui ont intéressé l’auteur – militants communistes, ouvriers ou écrivains, journalistes, intellectuels sympathisants – plus que le récit de voyage ou l’image de la Russie qu’ils rapportent.

L’effondrement des Démocraties populaires et de l’URSS en 1991 ont constitué une occasion de renouveler en profondeur l’historiographie sur le communisme grâce aux progrès de la documentation ( Ouverture des archives soviétiques, de l’Internationale communiste et des partis communistes). Si certains ouvrages ( qu’on songe au Livre noir du communisme sous la direction de Stéphane Courtois) ont suscité des polémiques par l’amalgame entre communisme et nazisme et le sensationnalisme de ce qui a été présenté comme un best-seller, la démarche de Rachel Mazuy est éloignée des effets de modes idéologiques et s’inscrit dans une réflexion plus approfondie à la suite de celle de Jacques Toussaint-Desanti, l’une des figures marquantes de l’intelligentsia du P.C.F qui analysait, en 1982, dans son autobiographie intellectuelle le mécanisme de « l’aveuglement qui fait plier la raison sous la croyance « et de l’historien Claude Pennetier qui dans « le siècle des Communismes « grâce à une solide approche scientifique et historique rendait compte de la nature du phénomène communiste dans le monde ,de la spécificité de chaque communisme et des mécanismes de coercition dans l’organisation des partis de masse qui ont intégré les classes populaires .

Qui est l’auteur de ce livre ? Quel parcours l’a mené jusqu’à l’ouvrage dont nous parlons ici? L’historienne Rachel Mazuy, agrégée et docteur en Histoire chargée de conférence à l’IEP et professeur au lycée Honoré de Balzac n’en est pas à son coup d’essai. Elle fut impliquée dans la rédaction de l’ouvrage de référence sur le mouvement ouvrier en France, le « Maitron » ; En effet, elle a participé à cette œuvre unique en son genre comme en témoignait à l’époque de sa parution Michelle Perrot, qui y voyait un dictionnaire en forme d’« hommage aux militants, particulièrement aux obscurs et aux sans grades …et dont la trace risque de disparaître.. . Par ailleurs, sa thèse en histoire dirigée par JP Azema s’est appuyée sur les récits de voyages parus dans la presse entre 1917 et 1944 : Cachin, Frossart, Barbusse, Aragon … dans « Partir en Russie soviétique. Voyages, séjours et missions des Français.. », des articles parus dans Relations Internationales et d’autres revues, puis une contribution aux côtés de Michel Dreyfus, Claude Pennetier et Nathalie Viet Paul dans Les voyageurs en URSS entre 1917 et 1944 ( aux éditions de L’Atelier, en 1996. Tous ces travaux font de Rachel Mazuy une spécialiste du sujet.

Ainsi, nous retrouvons au fil des 300 pages des noms connus comme ceux d’Albert Londres, de Louise Weiss, d’André Gide, d’André Malraux, ou de ceux de la « Génération Thorez », Gabriel Péri, Charles Tillon, cadres du PCF. On retrouve aussi Madeleine Pelletier, militante féministe venu voir par elle-même dès 1921 la réalisation de l’égalité des sexes là où brille la grande lueur à l’Est. Et même la Duchesse Clermont-Tonnerre !

Aventureux, longs et périlleux les voyages en Russie sont très vite organisés, encadrés et contrôles par les autorités soviétiques, un tourisme idéologique qui n’a rien à envier aux circuits des voyagistes actuels ( Intourist, VOKS, l’union des écrivains, le Komintern, les Amis de l’Union soviétique, l’Ecole léniniste internationale)et qui préfigurerait pour l’auteur le tourisme de masse de l’après seconde guerre. Les Voyages au « pays des Soviets » sont alors intégrés à des mécanismes de propagande bien huilés, véritables campagnes de promotion de la « vérité ouvrière » qui doit être reprise au retour et propagée comme les Evangiles, ces récits écrits ou oralisés fondés sur la preuve « visuelle » et qui doit démontrer la supériorité de cette vérité sur la « contre-vérité bourgeoise. Moscou à l’heure de Staline devient de fait, pour l’auteur la matrice d’une culture politique pour les militants français comme pour l’ensemble de l’élite culturelle ou politique ; mais aussi : un lieu de pèlerinage, de voyage initiatique qui influence l’itinéraire individuel de chacun, politique et social ( de la promotion à la sanction pour les militants du parti, à la conversion pour les sympathisants ou l’apostasie comme André Gide, Victor Serge et d’autres militants critiques..)

Croire plutôt que voir ? Est un livre qui nous plonge au-delà des anecdotes de ces vies de militants exhumées des Archives dans le système, dans le cœur de la religiosité idéologique : que les femmes russes travaillent la nuit, que la famine emporte l’Ukraine, que certains soient internés dans des camps de travaux forcés, que les procès politiques éliminent les dissidents , que le culte de la personnalité idolâtre Staline,que les Trotskistes soient pourchassés tout cela est effacé par le credo de l’orthodoxie du « Parti », allant jusqu’à gommer les quelques protestations et les doutes, exprimées ou pas, des communistes français. Ce dispositif sur-légitimise une rationalité politique qui à plus à voir avec la « foi » qu’avec l’esprit critique et la réalité perçue, insérant son discours dans une perspective historique depuis la violence révolutionnaire et l’expérience de la Guerre, qui justifient la politique soviétique de la répression, des crimes et de la terreur sous Lénine et sous Staline. Kant avait su distinguer ce phénomène : la croyance, telle que l’auteur de la Critique de la raison pure l’envisageait, différenciée du savoir, ce quelque chose qui n’est ni conviction ni persuasion, est très nettement illustrée, là, dans ce livre. Nul besoin aux soviétiques d’appuyer leur propagande, les militants bien souvent se font presque « naturellement » propagandistes à leur retour en France de ce qu’il faut croire et raconter plutôt que de ce qu’ils ont vu aux » pays des Soviets ».Leur aveuglement n’en est que plus symptomatique.

Rachel Mazuy réussit parfaitement son essai d’analogie entre pèlerinage et voyage, entre croyance mystique et croyance politique grâce à un patient travail de documentation et à des analyses judicieuses qui font de cette biographie collective des Français de l’entre deux guerres un livre indispensable à ceux qui voudront comprendre la spécificité de ce XX è siècle. On regrette, cependant, que la fascination exercée par le Communisme( par la force de son messianisme et de son idéal humaniste) n’ait pas été suffisamment abordée.C’est par cette analyse qu’on pourra mieux faire la distinction entre nazisme et communisme et répondre aux « comparistes révisionistes « comme l’historien Ernst Nolte.

Par un heureux hasard éditorial, la sortie de Croire plutôt que voir correspond à la réédition et à la révision par Pierre Bouretz (dans la collection Quarto chez Gallimard) d’une des œuvres les plus fondamentales de la philosophie politique : Les origines du totalitarisme, d‘Hannah Arendt. Mais est-ce vraiment un hasard ? Ce rapprochement entre ces deux livres n’est-il pas plutôt le fait des questionnements de notre début de siècle comme l’a exprimé Pierre Hassner : Qu’est-ce qui « dans la nature humaine et dans le processus de civilisation a permis les barbaries du XXème siècle ? Quelle action politique empêcherait « leur retour sous d’autres formes « ?

Nadia Burgrave Burggraeve,©blog des Utopiens/2009

Cette note de lecture a été publiée dans  la revue respublica (PUF) en 2004.

Icône : faut-il lire Carl Schmitt ?

Que faire ?

Faut-il lire Carl Schmitt ?

Carl Schmitt ,nouvelle icône intellectuelle d’une génération en déshérence.

Dans les mâles vertus,Nicolaus Sombart décrivait combien Carl Schmitt incarnait un « destin allemand par excellence » puis confiait un peu plus tard dans un entretien qu’il accorda à Libération qu’il s’interrogeait sur la fascination qu’exerçait Carl Schmitt  de génération en génération. Le style de l’écrivain, l’érudition phénoménale,la justesse de ses vues suffisent-elles à expliquer cet engouement dont témoigne la vigueur avec laquelle la traduction de ses ouvrages en Français se succèdent,la fréquence avec laquelle les émissions de radio comme France Culture se multiplient comme les articles de revues spécialisées ou des livres qui lui sont consacrés voire jusqu’aux citations qu’on lui emprunte ou dans l’utilisation à froid de ses concepts ( état d’exception, décisionnisme etc) ?

Aucun lieu n’échappe désormais à son emprise. Au sein des universités comme à Science Pô,Carl Schmitt s’installe au milieu des classiques de la philosophie politique,stimule des recherches ,suscite des travaux comme à L’ENS,s’insinue dans des bibliographies d’agrégation ( Histoire 2004) et prend place dans le Panthéon du Dictionnaire de Philosophie politique depuis 1998 .Pourtant,l’éminent juriste catholique,historien et philosophe loin de faire l’unanimité jouit d’une réputation sulfureuse par son engagement nazi actif de 1933 à 1936 et de ce fait a toujours suscité débats et controverses .En tout premier lieu en Allemagne puis en France,récemment avec une série d’articles de J.Y.Zarka dont la publication du « Carl Schmitt le nazi » dans la Revue Cité N° 14, en Mai 2003 constitué de deux documents inédits en français « le Fuhrer protège le droit » de 1934 et « la science allemande du droit dans sa lutte contre l’esprit juif » de 1936 complété dans Cité N°17,en janvier 2004 par « Contre le blanchiment du nazi Carl Schmitt » avec quarante pages inédites du Glossarium ( journal de Carl Schmitt) entre 1947 et 1951 constituent autant de pièces accablantes sur sa participation au III ème Reich et son antisémitisme.

Avec le dernier ouvrage traduit en français,Ex captivitate salus,expériences des années 45-47 publié chez Vrin,les lecteurs français ont donc à leur disposition 20 titres traduits( livres et articles ) sur une quarantaine de livres et près de deux cents écrits principalement en allemand…Ce qui frappe les esprits c’est que La vague de traduction en français a commencé dans les années 80 puis a atteint jusqu’ à deux traductions par an dans les années 90 dont les œuvres majeures ( Théorie de la Constitution, Le Nomos de la Terre, Le léviathan) et qu’elle prend de l’ampleur mais il n’est pas tout à fait juste de croire que Carl Schmitt était inconnu auparavant en France.

Plusieurs traductions étaient disponibles avant la seconde guerre mondiale ( Romantisme Politique et une traduction partielle de Légitimité et légalité pour les livres et plusieurs articles publiés dans des Revues spécialiséees en droit constitutionnel et international).Pendant la Guerre et la période de la Collaboration, c’est trois articles dont le land und Meer et une traduction partielle de Der Begriff des Politischen plus connu aujourd’hui sous le nom de la notion de politique re-traduit en 1972 et préfacé par le passeur des idées schmittiennes et ami de Carl Schmitt, Julien Freund.

Quant aux articles sur Carl Schmitt ou qui font référence à sa pensée,la liste est considérable avant cette vague. Ainsi cette précision s’imposait pour éviter un effet en trompe l’œil. Penser que l’engouement ou la curiosité actuelle pour Carl Schmitt partait d’un vide éditorial ou pire encore qu’il n’eut jamais aucune influence dans l’Hexagone : de Raymond Aron à René Capitant,beaucoup lui sont redevables.Tout le travail de réhabilitation dans les années 80 à l’exception de J.freund et de R .Aron provint de la nouvelle droite d’Alain de Benoist et du GRECE.Quant à l’Europe et le monde,depuis très longtemps,ses œuvres ont été traduites et commentées,au Japon,en Espagne,en Italie où Carl Schmitt inspira très fortement la gauche et le gauchisme italiens au moins pour le concept de décisionnisme et pour la compréhension du fonctionnement d’un Etat d’exception mais sans approuver de quelque autre façon l’attitude de son auteur.

Ainsi,la France rattrape son retard éditorial. Ce qui explique beaucoup mieux les réactions d’hostilité ,elles-mêmes tardives de J.Y Zarka à l’égard de la réception de son œuvre dans un contexte français où l’on se convainc de la montée d’un nouvel antisémitisme. Cependant,l’enjeu se situe aussi dans la/les lectureS critiqueS des théories schmittiennes qui doit encore attendre, comme celles qui ont été faites pour Heidegger.

Du reste comme pour Heidegger,on s’interroge sur la même problématisation: les théories sont elles-neutres ?Y a-t-il une pensée nazie qui s’exprimerait chez Heidegger et Schmitt ? A tout prendre,Schmitt n’est pas Heidegger. Il n’y a pas le même niveau de réflexion qui en fasse un système en soi. A priori,moins dangereux. Cependant,dans les deux cas,l’autre problème qui se pose à nous est de savoir,comment ces deux intelligences ont-elles pu s’engager et s’aveugler à ce point dans le nazisme,contre-utopie par excellence,nihiliste et morbide.

Ex Captivitate Salus (textes présentés,traduits et annotés par A.Doremus )se présente comme une sorte de confession (sans aucun remord)d’une cinquantaine de pages inspirée par la détention de Carl Schmitt pendant le procès de Nuremberg. De petites méditations sur l’ontologie de l’être ,du droit et du sens de l’Histoire finalement assez fuyantes face à sa responsabilité d’intellectuel.

A.Dorémus en fin connaisseur a cru devoir bon de les commenter et de les annoter pour en permettre une compréhension plus juste.

les interrogatoires de Carl Schmitt par Robert Kempner, l’un des quatre assesseurs du président Taylor au Tribunal international de Nuremberg, en introduction sont des documents d’une très grande valeur historique et les annexes à la fin du livre sur les notions de Katechon et d’épiméthée ( notions-clefs du penseur de la Théologie politique)extrêmement bien vues.

Seules reproches ,le nombre d’errata et la lourdeur de la présentation.

Carl Schmitt ou le destin de l’Allemagne fascinée par l’aventure du nazisme dans laquelle elle sombra en est la figure la plus emblématique… Comment ce représentant de l’intelligence et de la culture allemande devint le penseur de cette tragédie ?

C’est évidemment là tout l’intérêt de la recherche historique ( à côté de la critique de  la théorie politique) ,c’est elle qui doit donner une réponse scientifique à cette question,loin de l’écume médiatique ;c’est évidemment là que se situe l’intérêt de toutes ces traductions.

Carl Schmitt est devenu ainsi un objet en Histoire.

Nadia Burgrave Burggraeve©Blog des@Utopiens/2009.

Cette note de lecture a été publiée par la revue respublica en 2004.Je la reprends en modifiant le rapport un peu polémique de l’époque à laquelle elle a été écrite.

Urbi & Orbi : l’origine de l’ Ostentation

véronèse,les noces de cana,1563

Véronèse,les noces de cana ,1563.

« Profusion de biens et ostentation dans l’affirmation de la Renaissance 1470-1560 ». ou le débat sur la Renaissance et la consommation ostentatoire des temps modernes…

La profusion de biens selon le sens courant qu’on lui donne renvoie à l’image d’une  sur-abondance étalée,répandue,distribuée,prodigue, où L’ostentation devient une  manière d’être, excessive et indiscrète de montrer,d’étaler avec bien souvent orgueil et vanité.

Les sources dont on dispose pour traiter ce sujet, dans la Renaissance -iconographique,archéologique,livresque- témoignent bien de transformations  qualitatives et quantitatives entre 1470 et 1560 qui rompent avec le Moyen-Age : la richesse des reliures et des enluminures des livres,la magnificence des constructions édilitaires des cités italiennes  ou des palais des princes,le faste des Cours, l’essor spectaculaire de la peinture où les tableaux  se destinent à orner les demeures privées,publiques ou les Eglises. Ces sources écartent d’emblée le commun de cette profusion de biens parce qu’elle ne concerne qu’une élite restreinte – marchands,banquiers,aristocrates,papes –  et s’incarne plus volontiers dans la ville que dans les campagnes.

Si l’on ne devait retenir qu’un seul exemple,ce serait Les Noces de Cana de Véronèse ( 1563) :la somptuosité des décors,l’opulence de la table,le luxe étalé d’une aristocratie vénitienne qui se met en scène autour du Christ et la Cène, seul personnage parmi les centaines représentés par le peintre qui conserve son aura et son attitude humble et antique.

Profusion de biens et ostentation loin d’être un sujet qui fasse appel à des connaissances économiques strictes , de la production de biens, leur circulation,leur échange,et de la mesure du « pouvoir d’achat » pendant la période,convoque le  « vouloir d’achat »,d’une civilisation matérielle dans ses prémisses économiques à une civilisation des mœurs dans sa condition intellectuelle. Une sorte d’aube de la société de consommation  qui laisse entrevoir  comment fonctionne le capitalisme.

Ce faisant,la question qui est posée est de savoir quels sont les liens entre les nouvelles conditions économiques et les nouvelles conditions culturelles dans l’origine et l’affirmation de la Renaissance ?

Pour répondre à cette question,nous dresserons dans un premier temps une sorte d’inventaire de la production et de la consommation ,avant de voir dans un deuxième temps les différentes interprétations qui laissent  le débat ouvert parmi les historiens actuels.

1.

L’ensemble des historiens s’accordent pour voir dans la période qui suit  la Grande Peste et  la fin de la Guerre de cent ans en Europe dans la seconde moitié du XV ème siècle,une période de rattrapage démographique et économique au temps de la découverte d’un nouveau monde. Force est de constater que les statistiques tirées des études multiples le prouvent; qu’on prenne les chiffres de comptage des hommes à partir des registres paroissiaux,de la population urbaine ou de ceux des productions de blé, de laines,d’échanges de produits de luxe ou de monnaies sans qu’on puisse à ce jour déterminer avec précision si ce sont l’or et l’argent américain( les colonies du nouveau monde) ou encore européen qui expliquent l’envolée de la masse numéraire.

« Le Beau XVI ème »  selon l’expression d’Emmanuel Le Roy Ladurie se termine aux alentours des années 1580 par une période de morosité ou « d’hésitations » de la croissance ( P.Leon) sur fond de guerres de Religion,de retour de la peste et d’inflations.

Ainsi pour la période qui voit s’affirmer la dite « Renaissance » vers 1470 et jusqu’en 1560 , divers éléments  constituent des facteurs de croissance population,produits agricoles,manufacturés etc sans parler d’explosion spectaculaire pour reprendre l’analyse de Paul Bairoch dans Victoires et Déboires I, « Plus de gens à vêtir,à nourrir,à loger,à chauffer ,plus d’outils à fabriquer » qui montre une demande basique d’économie de subsistance être satisfaite mais qui n’explique pas comment se développe parallèlement une demande de qualité de consommation ostentatoire provenant de nouveaux groupes sociaux (grands propriétaires terriens,marchands,bourgeois, et toujours les Cours et le haut clergé) qui veulent des marchandises de plus en plus fines ,de plus luxueuses . «  Les composantes culturelles de la Renaissance, voit triompher une demande de livres et d’objets d’arts de toute nature dont la production et le commerce comportent des aspects économiques » constate Paul Bairoch, ce constat étant repris par Pascal Brioist « il faut alors considérer que la croissance démographique et urbaine ainsi que son corollaire,l’accroissement de la demande,participèrent de l’inflation,tout comme le goût du luxe et le crédit qui permettait de la satisfaire. Enfin les dépenses de l’Etat,décuplées par le coût des guerres modernes (Reconquista,Guerres d’Italie) nécessitèrent des quantités de monnaies jusqu’alors peu fréquentes … ».

Ainsi le sujet en question s’inscrit dans les nouvelles démarches des historiens qui s’interrogent sur la conjoncture économique et la conjoncture artistique qui analyserait par exemple l’œuvre d’art comme une « production qui est échangée sur un marché »,une marchandise comme une autre,résultat d’une demande ( F.Alazard).Dans l’introduction,les Noces de Cana présentées comme représentatives de ce mouvement artistique et culturel de la Renaissance,représentative de cette profusion de biens et de consommation ostentatoire dans l’analyse interne des éléments peints dans le tableau, le contrat de commande passé entre Le peintre Véronèse et l’abbaye de San Giorgio Maggiore à Venise en 1562 qui a été conservé,offre de plus un témoignage appréciable du rapport entre le mécène et l’artiste,entre le producteur et le consommateur, entre l’échange de biens -le tableau censé décoré le réfectoire de l’abbaye et la somme d’argent 384 ducats pour le faire -,des nouveaux goûts esthétiques,de l’œuvre d’art comme marchandise.

Lisa Jardine,a bien montré dans l’analyse qu’elle a faite de l’Annonciation de Carlo Crivelli ( 1486)comment le thème du sacré est relégué au second plan par une foule d’objets profanes célébrant un « mercantilisme »ambiant : les tapis d’Istanbul,les verres de Venise,la porcelaine et la soie de Chine,les étoffes anglaises…

On pourrait multiplier à loisir les exemples illustrant ce désir de posséder,d’exciter la convoitise,d’ostentation,de luxure,de cette nouvelle sensibilité qui recherche le « beau »,de ce besoin de paraître pour construire son identité sociale,sa promotion,de ce nouvel état d’esprit qui émerge dès le XVème siècle et loue la richesse autrefois condamnée par l’Eglise.

Cette sensibilité là, provient des anciennes élites aristocrates et nobles pour qui être noble,c’est avoir le genre de vie noble et posséder le standing matériel afférent même dans une société marquée par la féodalité et la chevalerie telle La cour de Bourgogne ou les miroirs des princes à l’époque de Charles V exaltent la magnificence.

Ensuite,elle s’est diffusée à l’époque qui nous intéresse parmi les nouvelles élites issus du domaine marchand ou financier qui ont repris cette symbolique de distinction : Les Médicis à Florence issu du monde des marchands-,banquiers puis Duc en font un usage immodéré dès Cosme de Médicis. L’on pourrait aussi ajouter que le retour à l’antiquité prôné par les idées humanistes a joué son rôle. S’il est vrai que le stoïcisme a souvent condamné la luxure à Rome,l’évergétisme pompeux des classes les plus élevées en direction des constructions urbaines monumentales a été imité.Dès le  dernier tiers du Quattrocento l’Italie s’engagea dans des « entreprises de rénovations urbaines  sans précédent depuis l’Antiquité » .C’est Pie II qui ouvre la série en faisant rebâtir son bourg natal rebaptisé Pienza,puis Federico da Montefeltro,duc D’Urbino qui consacra une partie de sa fortune a remodelé sa capitale Urbino.(P.Cardinalli)

Nulle cité en Italie puis en Europe par exemple qui n’ait été épargnée par ce mouvement d’embellissement général,de re-fondation loin d’une Renaissance « âge des villes imaginaires «(F.Chastel) bâties davantage sur le papier  que dans la réalité. La ville est aussi le lieu où s’incarne le mieux cet  idéal de beauté ,idéal de l’humanisme et de la Renaissance.Donc de cette révolution culturelle dont parle E.Garin perceptible jusqu’en Hongrie même où le roi Mathias Corvin pétri d’éducation humaniste agrandit ses palais de Buda et de Visegrad en contact étroit avec les architectes italiens Alberti et le Filarete.

le château d’Ecouen présenté par A.Erlande Brandenburg remis en état par le connétable Ann de Montmorency entre 1538 et 1555 peut servir de dernier exemple.Le décor extérieur(tours carrées,portiques) comme le décor intérieur coloré, précieux et raffiné ou l’inventaire des objets avec ses collections de livres reliés,ses coffres à bijoux,ses divers objets d’arts (les Captives de Michel-Ange offertes par Henri II)montre bien ce mélange d’objets de consommation traditionnels propres à l’Aristocratie (palais,armes) et les nouveaux (livres,peintures) qui apparaissent avec la Renaissance.

Le luxe,le profit,la richesse condamnés pourtant par la morale chrétienne s’imposent de plus en plus comme signes extérieurs d’appartenance sociale tolérés et encouragés pour les grands et diffusés dans les couches montantes de la bourgeoisie. Mais les Papes eux-mêmes ont été de grands mécènes à Rome comme les princes François Ier qualifié par beaucoup comme le plus généreux,le plus dispendieux de son époque Une ostentation selon certains historiens surtout montrée plus en privé qu’en public  comme le précise P.Boucheron à propos du Cortège des Mages de Benozzo Gozzoli peint pour la chapelle privée du palais Médicis (1459) dans laquelle la procession met en scène la famille avec « un luxe qu’elle ne se permettrait jamais dans l’espace public ».Le studiolo,ces cabinets privés dans lequel on collectionne et garde les objets les plus précieux chez soi (camées,instruments de musiques,livres,vases etc) mais qu’on s’empresse de faire découvrir à ses hôtes de marque.

C’est bien là cet « océan de contradictions « selon la formule de J.Delumeau qui caractérise cette période de la Renaissance : une morale chrétienne encore prégnante,contraignante et d’un autre côté une liberté prise avec celle-ci où l’accumulation de biens et de capital devient une  nouvelle valeur.

2.

Cet « océan de contradiction » est aussi ce qui caractérise bien souvent les interprétations qui sont données à ce nouveau paradigme consumériste.

L’analyse de concert des conjonctures économique et culturelle a mis en évidence un changement de perspective intéressant parmi les centres d’intérêt des historiens actuels dont les interrogations complexes sont pourtant loin d’être réglées.

Florence Alazard dans son article sur  les tempos de l’Histoire ( RHMC n° 49 4 bis,2002)faisait récemment le point sur les diverses interprétations très contradictoires.

Deux thèses opposées  participent de ce débat encore ouvert et asymétrique.

La première est celle de Robert Lopez qui en 1950 expliquait que l’apogée artistique de l’Europe coïncidait en fait avec une dépression économique. C’est parce qu’il y a eu crise que « ceux qui disposaient d’argent purent l’investir dans les œuvres d’art « au détriment de l’investissement agricole,industriel et commercial et conserver ainsi un statut social alors que le statut économique semblait menacé.

Donc, l’art serait une valeur refuge dans le Quattrocento italien.

La deuxième thèse qui a été défendue récemment est celle de Richard Goldthwaite en 1993.Tout au contraire, c’est la richesse disponible des hommes de la Renaissance qui explique le dynamisme du secteur de l’art grâce au mécénat et au patronage culturel.

« Pour lui, La Renaissance est le moment qui voit naître la consommation ;c’est la période qui constitue l’objet d’art comme une catégorie de biens qu’il convient d’acquérir ;c’est au cours de ces siècles que la production artistique connaît une véritable croissance quantitative,indépendamment de toute innovation stylistique.En définitive,la Renaissance,ce n’est pas la perspective,le sfumato,la ligne serpentine,les villas,les palais, mais c’est d’abord et avant tout l’abondance et la variété des biens artistiques » résume F.Alazard.

Le postulat admis par tous repose sur l’idée que cycle économique et cycle artistique  marchent ensemble.

Difficile de trancher entre les deux thèses tant la recherche sur cette période fait encore ses premiers pas.

Dépression ou prospérité ? Ce que l’on sait, c’est que cette longue période a vu alterner des moments de croissance et de moments de régression économique,que le « Beau XVI ème  » est loin d’être homogène sur ce plan là,et que toutes les couches de la société n’ont pas profité également de ce bond en avant. Qu’on songe à l’inflation et à la baisse des salaires à la même période,qu’on songe aux différences spatiales L’Anjou par exemple en pleine Renaissance semble frappée d’une léthargie bien avant la date de 1560 annonçant le retour de troubles;qu’on songe à la fermeture de l’ascension sociale à la fin de cette période ou du transfert de la richesse du commerce vers les propriétés terriennes.

C’est ce deuxième aspect du problème qui est aussi discuté. Pour R.Goldthwaite et ses thuriféraires,la Renaissance se présente comme le point de départ du triomphe du marché,de la société de pré-consommation soutenue par les classes moyennes urbaines émergentes et les élites anciennes,de la demande comme  élément moteur  de la production de biens qui« préfigure le monde contemporain ».A cela,on lui oppose que le XVIII ème siècle est davantage ce point de départ, et que la consommation  de luxe  se produit en marge et ne concerne qu’une élite restreinte tant la contrainte morale est encore très forte.

D’autre part, il y a de puissants contre-exemples.

Gênes par exemple,cité très prospère grâce à ses activités maritimes et commerciales intenses durant la Renaissance et stable politiquement est pourtant  pauvre sur le plan artistique par absence de mécénat de la part des élites sociales et politiques ,comme les villes germaniques  telles Nuremberg ou Augsbourg  qui affichent le même désintérêt.Mais,le protestantisme naissant  de ces dernières explique que l’épargne ait été privilégié.

A contrario, L’Espagne catholique  est en plein marasme économique dans les années 1520-1525 et, c’est à cette époque que se développe une intense activité artistique encore, certes, marquée par le gothique mais qui n’en est pas moins pertinente comme Florence, beaucoup plus tôt du temps des Brunelleschi, Massacio et Donatello   de cette première renaissance qui a été aussi significative d’un déclin démographique de la Cité.

En Conclusion,la période de la Renaissance a bien été marquée par une profusion biens et de consommation ostentatoire,période indissociable d’une augmentation quantitative et qualitative de la production artistique sur fond de « rattrapage » des siècles précédents la grande peste et des guerres du XV ème siècle, sur fond de découverte d’un nouveau monde et de sa colonisation  et, d’essor des humanités.

Cependant,il est bien difficile,encore à ce stade des connaissances, d’établir un lien de causalité économique pour expliquer la production culturelle.

D’autres facteurs doivent être mobilisés, qu’ils appartiennent  soit au champs politique ou intellectuel  pour approcher de plus près le concept de Renaissance,sa pertinence,sa valeur,sa définition aujourd’hui. Et, ce faisant, dans cette vie parallèle avec notre société montrer combien le « vouloir d’achat » est dépendant d’une ostentation qui prend racine dans la volonté des classes dominantes de se démarquer,de se distinguer, des classes laborieuses qui ont,elles,seule leur force de travail à vendre et n’ont rien à consommer,sinon survivre. C’est pourquoi,à cette époque, la consommation paysanne ou ouvrière reste sommaire,avant tout basée sur l’alimentation.
L’origine de l’accumulation du capital,en tant qu’accumulation de plus-value sur le dos de l’exploitation du travail  n’est pas en soi ,un objectif du capitalisme .L’objectif dernier reste cette représentation de soi-même(l’individu est dans le même temps vénéré ) et de son groupe social soit son attachement, son identification, à travers l’usage du plaisir d’accumuler des biens de toutes sortes ,non pour assurer une survie élémentaire, mais par désir de paraître avec des biens forcément marchandisés,l’art ne fait pas exception, qui indiquent rien qu’à leur vue ,le statut social de leur propriétaire et procure une  satisfaction narcissique .Dès la Renaissance , La profusion de biens n’est pas partagée ,elle demeure l’apanage des profiteurs, individualisés qui s’élèvent au dessus des biens communs et du commun sans aucun lien ni devoir social envers la société ,elle est captée par une élite restreinte pour conserver la marque de sa  domination sur la société.

La période étudiée est significative du passage d’une société marquée par l’ascétisme chrétien, à l’ostentation la plus débridée,dont l’art de la Renaissance est un puissant révélateur même si elle a inspiré de grands chefs d’oeuvres, encouragée par l’utilisation de l’image dans le catholicisme ;elle marque aussi le passage d’un art sacré à un art profane, n’en déplaise à Vatican qui a participé  au  mouvement.

Amen.

Nadia Burgrave Burggraeve ©le Blog @des utopiens. Ce billet provient du brouillon d’une de mes copies de l’agrégation d’histoire , que j’ai  re-corrigée mais qui demeure imparfaite.Je n’ai pas du tout abordé le champs religieux.

ExtErmineZ toUteS ceS BruteS :généalogie du crime de masse


Exterminez toutes ces brutes,enquête sur l’ironie conradienne.

Exterminez toute ces brutes,c’est la phrase que prononce Kurtz dans,Au cœur des ténèbres,de Joseph Conrad( 1902) qui est le point de départ d’une formidable enquête historique,une quête de sens des mots et des choses que l’auteur, Sven Lindqvist, a repris comme titre de son livre.

Peu connu en France, Sven Lindqvist est pourtant un auteur majeur de la scène littéraire suédoise dont la littérature engagée et expérimentale est d’une grande richesse à la fois formelle et idéologique.
Et c’est en cela que le livre Exterminez toutes ces brutes est exemplaire.le livre se présente sous la forme d’un récit de voyage qui nous emmène en Afrique sur les lieux marqués par le colonialisme, composé de 169 courts chapitres qui scandent  l’odyssée d’un homme au cœur de la nuit et les origines du génocide européen .Mais sur le fond,il est un essai magistral qui démontre comment « Auchwitz fut l’application moderne et industrielle d’une politique d’extermination sur laquelle reposait depuis longtemps la domination du monde par les Européens ».La composition,le style,la démarche en font, somme toute, un ouvrage novateur et original,l’histoire d’un homme qui voyage en bus à travers le désert et à travers l’histoire du concept d’extermination.

Les notes à la fin du livre confirment ce qu’on pressent dès les premières lignes .Sven Lindqvist s’appuie sur une remarquable documentation puisée dans les archives des administrations coloniales britannique,française,allemande,dans la grande presse de l’époque,dans l’œuvre de Conrad et de la littérature anglaise,sans oublier le dialogue avec les différentes interprétations politique et historique.

Et l’on remonte comme Joseph Conrad remonta le fleuve Zaïre,le cours des pratiques génocidaires et les discours racistes de son époque quand la rhétorique civilisatrice signifiait exterminer.

Massacres après massacres ,les Européens s’imposent par la force et par leur maîtrise technique à tuer massivement (de l’artillerie aux balles dum-dum dont ces dernières furent prohibées entre Etats civilisés en 1899 mais réservées à la chasse aux gros gibiers et aux guerres coloniales).Et puis, biensûr , tout l’ordre discursif est passé aux cribles,depuis G. Cuvier sur l’extinction des espèces à C. Darwin sur la sélection naturelle,de A.R Wallace à F.Ratzel sur les races inférieures et l’espace vital ou les philosophies d’H.Spencer et E.Von Hartmann qui professent doctement « qu’il n’y a guère d’humanité à prolonger artificiellement la lutte contre la mort de sauvages qui sont au bord de l’extinction .le véritable philanthrope s’il a compris la loi naturelle de l’évolution anthropologique ,ne peut ne pas désirer une accélération de l’ultime convulsion et œuvrer à cette fin » que reprennent en écho la Presse et les discours politiques justifiant et légitimant les guerres et les conquêtes coloniales.

L’essai de Sven Lindqvist s’inscrit dans la lignée des travaux de K.Korsch (1942),H.Arendt (1951)puis R.L.Rubenstein (1987) qui ont établi un lien direct entre génocide nazi et génocides coloniaux.L’historiographie a pu diverger, ensuite, sur la place à accorder à la première guerre mondiale (G.L Mosse) ou sur l’unicité phénoménologique du Génocide juif (S.T Katz) ou bien encore du paradigme de civilisation (A.Mayer ou E.Traverso) pour expliquer l’origine du génocide européen.

Il en ressort, cependant, qu’Exterminez toutes ces brutes fait œuvre de mémoire comme le livre noir du colonialisme sous la direction de Marc Ferro .Le point commun de ces deux livres en dehors de la dénonciation du fait colonial est de s’interroger sur cette conscience européenne qui affecte de croire,aujourd’hui, encore , qu’elle ne savait rien des massacres perpétués ici et là.Or les faits étaient connus.C’est ainsi que prend sens toute l’horreur de l’ironie conradienne.

Nadia Burgrave Burggraeve ©le blog des@Utopiens/2009.

cette note de lecture a été publiée  par  la revue res publica. en 2004. aux PUF,Presses Universitaires de France.